Critique d’Art
Au cours des cinquante dernières années, nous avons perdu cinquante pour cent de notre patrimoine aussi bien à travers la dévastation des côtes que la destruction de villas, pavillons, petits édifices, maisons rurales, granges, probablement pour construire des gratte-ciels absurdes, comme il s’est produit sur le littoral de Rimini et de Riccione. Ce record mondial n’est seulement pas dû aux architectes qui projètent mais aussi à ceux qui restaurent. La plupart des méthodes de récupération utilisées sont en effet deux: la vieille habitude de mettre la pierre à vue ou la nouvelle de refaire les plâtres.
Ce sont deux méthodes incorrectes: dans le premiers cas, on crée l’effet que nous pourrions définir «peau écaillée» ; dans le deuxième, celui de «meringue» ou «plumcake», que nous pouvons admirer au Quirinal et au Palais Chigi. Par ailleurs, toutes deux renient les seuls schémas plausibles: la conservation de l’existant ou la reproduction, presque comme dans un décor théâtral, de ce qui devait être. Justement comme l’a fait Balthus à Villa Medici, en obtenant l’effet d’un mur sali: la restauration est là mais on ne la voit pas.
La meilleure restauration, donc, reste celle que l’on ne voit pas. Un principe simple, naturellement, et pourtant jamais compris par les architectes restaurateurs, obstinés à reporter le tout à une idée abstraite de propreté dans laquelle il n’y a pas trace de l’histoire du monument et qui peut être justifiée seulement par l’ignorance des aspects historiques, artistiques et géophilosophiques. «Devant le paysage de Orte détruit par le désordre et la négligence des nouvelles édifications», a écrit Luisa Bonesio, l’un des chercheurs plus attentifs sur les équilibres entre lieux et œuvres humaines, «Pier Paolo Pasolini pouvait légitimement démontrer comment la décadence esthétique allait de paire avec une décadence civile et sociale. De même, Cesare Brandi, dès les années 60, dénonçait durement le début du désastre civil et de l’environnement qui allait se préfigurer en Italie, projetée dans la logique du Boom économique, dans l’incompréhension pour la valeur non reproduisible de l’identité du paysage italien, du fait qu’il n’est pas un générique pittoresque «mais un pittoresque dans un contexte historique, élevé à la physionomie même du pays», en revendiquant une défense active et un soutien à l’agriculture, contre l’industrialisation plus irresponsable, comme la forme plus efficace de sauvegarde de la facies des paysages historiques […].
Cependant, aujourd’hui, si l’on met l’accent sur le caractère inséparable de la manifestation esthétique d’un paysage de sa réalité culturelle, des modes d’habiter qui sont réalisés en ce lieu (donc des choix économiques, écologiques, sociaux, sacraux, etc.) en montrant comment le massacre paysagiste et la dissipation du patrimoine historique et architectonique n’est plus une méprise déplorable provoquée par la priorité de questions inéluctables (l’économie, le marché, la modernisation), mais dérive inévitablement du modèle culturel de la modernisation et de l’ouverture aveugle vers des modèles globalisants, immédiatement on est suspecté de conservatisme».
Le danger du modèle de développement fondé sur le dogme de la croissance illimitée soit la réduction du territoire à espace modifiable en fonction des principes de simple utilité, n’échappait pas à Pasolini, à Brandi et à Cederna. «Ainsi s’impose avec urgence», ajouta Bonesio, « la question de la destruction irréversible de ce patrimoine que sont les lieux, une fois qu’ils sont interprétés comme de simples dépôts de ressources. Le territoire, en tant que réalité naturelle et de l’environnement, possède ses propres règles de conservation et de reproduction (de longue durée), lesquelles, si elles sont ignorées, conduisent au désaccord et à la destruction». Par ailleurs, c’est une idée ancienne celle qui voit les lieux dotés de leur propre individualité, d’un aura que l’absurde abolition de l’enseignement de la géographie dans les écoles, voulue par la réforme Berlinguer, a contribué a faire perdre. Annuler cet aura avec des intrusions architectoniques brise le lien créé par les communautés qui, pendant des siècles, ont déterminé des équilibres et des caractères, en établissant la «valeur d’un lieu».
Ceci ne signifie pas concevoir la protection en des termes exclusivement contraignants, car cela signifierait reconnaître l’impossibilité d’arrêter les dévastations, en essayant de préserver ce qui reste de la splendeur du passé. Au contraire, il faut une action de réflexion de lieux et monuments qui ne confonde pas la valorisation ni avec l’exploitation ni avec la conception muséale ou touristique. Il faut, en d’autres mots, commencer à penser aux monuments, édifices et lieux non pas comme des conteneurs ou des ressources à exploiter mais comme des parties d’un organisme vivant. Ce sont des concepts clairs pour les meilleurs architectes et restaurateurs, comme le démontre l’opposition au pont sur le Détroit de Messine, à la grande vitesse et au dédoublement de l’autoroute du Soleil (autostrada del Sole) de Pier Luigi Cervellati, manifestée dans le livre Modesta proposta per non perdere la nostra identità storica e culturale e per rendere più vivibili le nostre città (Une modeste proposition pour ne pas perdre notre identité historique et culturelle et pour rendre plus vivables nos villes). «Ces trois œuvres peuvent devenir probablement inutiles et certainement nuisibles. Elles détruisent des paysages, menacent les équilibres géomorphologiques, enclenchent une dégradation et sont tout hormis modernes: elles sont conceptuellement arriérées. […]. Si nous voulions véritablement posséder la modernité, nous devrions fermer l’autoroute du Soleil (Autostrada del Sole). Programmer d’autres systèmes de transport des marchandises. Considérer l’identité du pays non seulement comme fait culturel mais aussi structurel». Et, en revenant au concept de récupération, c’est-à-dire de retour à l’histoire, Cervellati écrit : «La récupération constitue une partie toute autre que secondaire de la restauration. Surtout si la restauration concerne l’urbain, les banlieues, l’environnement naturel. Surtout si la restauration est entendue comme une intervention qui restitue – ou répare des dommages subis – la structure urbaine altérée ou la nature offensée ou la campagne devenue terre et abandonnée en attente des bétonisations. […]. Et pour restituer, il faut comprendre et reprendre le projet original, en essayant de ne pas dépasser la limite entre restauration et reconstruction interprétative. La récupération/reconstruction ne peut être ni interprétative ni suggestive ».
Cervellati élabore ainsi une thèse qui s’inspire de la spécificité de notre pays et du respect de l’histoire : on ne doit pas construire de nouvelles villes et des œuvres infrastructurelles monstrueuses mais restaurer (récupérer) les formes du territoire précédentes à la vulgarisation moderniste. Encore une fois, la logique n’est pas étroitement contraignante : en effet, il ne s’agit pas d’embaumer tout ce qui a survécu au déferlement de la modernité, mais de recommencer à partir de l’histoire, qui est la seule possibilité de protéger le présent et de projeter le futur. «Le paysage n’appartient pas tant à la sphère de la créativité qu’à celle de la maintenance mais à la restauration entendue comme restitution ». Une idée qui permet de concevoir le futur en conciliant l’aspect esthétique, civil et écologique, «en rétablissant les conditions originales des lieux détériorés». C’est une perspective qui prévoit une certaine préparation, étude, sensibilité, qualité qui représentent la seule base pour la protection mais que les architectes restaurateurs et les architectes constructeurs ont démontré de ne posséder presque jamais. Sinon ils auraient évité de réaliser les horreurs dont nous parlons et de penser qu’une bonne restauration est celle qui rend tout neuf, tout brillant, comme les sols des églises byzantines de Ravenne ou de Taverne en Calabre. Certainement adaptés pour danser le «liscio» (danse musette) mais qui ne sont pas dignes des édifices historiques sacrés. Par ailleurs, ce sont des sols qui évoquent les restaurations dans le Yémen.
Non, ce n’est pas une boutade. Le Yémen est en effet très semblable à l’Italie, au niveau des caractéristiques morphologiques du paysage mais aussi dans les petits centres. La seule différence, non moindre, est que là se trouvent moins de monuments, et plus fragiles, souvent faits de boue. Donc, quand on intervient avec la même grossièreté avec laquelle on est intervenu en Italie dans les années 60 et 70, quand on abat complètement des structures fragiles pour reconstruire en béton armé, le résultat est fatal. Ce doit être une constante anthropologique: pour oublier la pauvreté, quand on devient plus ou moins riches, on élabore une stratégie de bouleversement qui s’exprime dans la construction d’édifices qui effacent l’histoire. Le cas Yémen est utile pour réfléchir sur ce qui s’est produit chez nous pendant de nombreuses années, quand un nombre indéfini d’édifices historiques a été effacé dans la plus complète indifférence.
Jusqu’à ce qu’une récupération de la conscience est advenue, au cours des dernières années, même de la part de privés qui ont commencé à restaurer selon les principes indiqués par Cervellati et Paolo Marconi lequel enseignait à ses étudiants que l’architecture comme affirmation violente doit s’anéantir pour devenir une reconstruction patiente, un réparation mesurée et historiquement rigoureuse. Une architecture qui renonce à de nouvelles structures pour des interventions hautement conservatives sur celles situées dans un contexte historique.
Les idées de Cervelleti et de Marconi ont constitué de rares formes de résistance aux violences infligées à l’Italie, soit pour aller au-devant du soi-disant bien-être, soit pour rendre «utile» un édifice historique, et donc pour l’exploiter. Au nom de l’utile, de l’exploitation, du bien-être, on a bouleversé le seul principe valable de la protection: la conscience du bien, le «bien du bien», qui définit l’Etat. L’Etat, en effet, n’est pas seulement l’Etat mais une Région, la Province, la Commune et aussi un privé, ce privé qui sent la responsabilité de protéger ce qu’il possède, car la conscience du bien est en soi l’Etat. Quiconque désire en tirer seulement des bénéfices matériels et en contraste avec le bien du bien : donc hors de l’Etat, contre l’Etat.
Rien n’est plus dangereux de la «valorisation». La «valeur» d’un lieu, d’un monument ou d’un édifice consiste dans son intégrité. La prétendue valorisation permet de tirer des avantages en éliminant les raisons pour visiter un lieu ou un monument. Cela s’est produit sur la Costa Smeralda où quelques interventions mesurées ont été suivies par des spéculations du bâtiment et des dévastations du paysage. On peut alors supposer une sorte de «propriété privée» de ceux qui achètent des portions de territoire non pas pour l’exploiter mais pour en préserver l’intégrité. Un principe apparemment paradoxal mais qui est sans doute l’extrême possibilité de sauver de la dévastation ce qui reste encore à l’Etat.
Le problème est la conservation de la mémoire. Avant de décider une quelconque nouvelle construction, on devrait faire un effort quelconque pour récupérer, remédier et même reconstruire ce qui existait (quand on pense au pont de Castelvecchio à Vérone, on remercie le ciel qu’il n’a pas été appelé le Gregotti du temps, lequel aurait construit un nouveau pont, brillant, en acier ou en béton armé).
Ainsi, uniquement les interventions qui respectent l'originalité des lieux et des monuments peuvent constituer une solution à la survivance des petits centres historiques par rapport à la coulée de béton appelée banlieue, comme dans le cas de Ruvo di Puglia, une merveilleuse petite ville de la banlieue irregardable et invivable, sans place et sans l’église avec le parvis où la communauté puisse se réunir. Aujourd’hui, cela n’est plus ainsi, mais malheureusement, la situation, sous certains aspects, s’est aggravée. Maintenant, la détérioration advient sous le profil idéologique dont nous avons parlé. On ne crée plus de monstres pour de petites commodités ou à l’enseigne du développement mais on appelle le grand architecte à qui il est permis d’entreprendre quoi que ce soit. Une idée maléfique : en effet, qui a dit que l’architecture contemporaine doit s’affirmer en détruisant aussi une modeste architecture rurale du 19ème siècle ?

