Paolo Portoghesi

Architecte

 
Parmi les professeurs de la Restauration des monuments qui ont enseigné dans les facultés italiennes, l’un des moins connus est Ambrogio Annoni, bien qu’il avait l’habitude d’affirmer - dans ma façon de voir – le plus juste des principes qui devraient informer la pratique de la discipline : c’est-àdire celui du « cas par cas » qui renvoie chaque décision essentielle sur les interventions nécessaires pour préserver
un édifice de la ruine, de l’étude de tous les aspects qui concernent sa construction, son histoire, sa consistance et l’usage qu’on veut en faire.
Contre ce principe sain qui met en doute non pas la possibilité et l’opportunité mais l’apodicticité et la durée dans le temps des théories, sont nées une série de « cartes de la restauration » qui ont servi et serviront à figer la convergence occasionnelle d’un groupe d’experts, dans un climat culturel déterminé, sur l’une ou l’autre des règles possibles, mais qui n’on pas réussi et qui ne réussiront certainement pas à transformer une partie significative de l’architecture en une discipline de nature scientifique.

Certainement, quelques procédés fondamentaux pour la restauration d’un édifice sont de nature scientifique – comme d’ailleurs pour le construire – mais ceci ne veut pas dire que pour la restauration il existe un statut à soi qui le dégage de l’obligation culturelle et artistique et donc de la problématique de faire de l’architectonique qui implique la responsabilité de choix et opinions de caractère suggestif et individuel.

Cas par cas ne veut pas dire que tout est possible et justifiable, au contraire, cela veut dire que l’architecte qui se trouve devant un édifice nécessitant de soins spécifiques doit entrer en profondeur dans la circonstance de son travail ; tout d’abord, il doit savoir lire le texte qu’il s’apprête à modifier, il doit réfléchir sur la signification de son intervention, sur son rapport avec le maître d’ouvrage et décider sur la licéité d’une quelconque transformation en fonction des coûts et bénéfices culturels outre qu’économiques et collectifs, outre qu’individuels et publics, outre que privés.

La licéité des transformations dépend tout d’abord du degré d’achèvement de l’oeuvre à restaurer. Sans aucun doute, il existe des oeuvres qui correspondent à la définition albertienne de la Concinnitas (selon laquelle rien ne peut être ajouté ou ôté sans que cette qualité disparaisse). Dans ces cas, toute transformation et toute addition est un abus inacceptable.

Le restaurateur doit se limiter à « dépoussiérer » et même en éliminant la patine du temps, il risque de soustraire à l’image une partie de sa valeur historique. Cependant, il est rare que le problème de la restauration se présente avec une telle clarté.

Il revient souvent au restaurateur de décider quelles transformations, quelles additions sont compatibles avec une lecture correcte de l’édifice et avec sa destination d’usage. Ces décisions peuvent justement être prises seulement « cas par cas » et seulement après une recherche minutieuse au niveau historique, esthétique et constructif.

C’est ici qu’acquiert de l’importance l’un des problèmes plus controversé de la Restauration : le rapport entre ancien et nouveau qui, résolu avec des prohibitions apodictiques ou des permissions fixées, devient absolument un argument avec des discussions interminables sans aboutir à rien de sûr.
L’unique règle générale presque toujours acceptable est la capacité d’être reconnaissable.

Si quelque chose est changée ou ajoutée, elle ne devra pas être nécessairement différente du contexte mais néanmoins reconnaissable. Quand Valadier termina l’arc de Tito en intégrant les parties manquantes non pas avec le marbre mais avec le travertin, il donna une leçon de clarté même si le choix de la matière fût l’objet de critiques et de perplexités. A quelques pas de là, la restauration d’une partie du Colisée, où les pierres sont fixées au moment de leur ruine, témoigne d’une sensibilité différente mais autant valable qui anticipe les virtualités de la photographie à figer l’instant qui passe.

Au-delà de ces normes de « bonne éducation », toute prescription a seulement la validité de définir une tendance, l’une des nombreuses tendances mais également valables que l’esprit du temps suggère, en tenant compte aussi du fait que l’esprit du temps est quelque chose qui change continuellement et le poursuivre est le devoir tout autre que facile de l’homme de culture.

Par exemple, aucune des théories n’est plus fascinante de l’antiscrape selon laquelle les monuments comme les hommes ont dans leur destin la naissance, la croissance, la vieillesse et la mort.
S’opposer à la dégradation naturelle d’un édifice est, dans cette optique, comme recourir au chirurgien esthétique pour sembler plus jeune: une violence gratuite dont les résultats esthétiques, comme ceux du lifting, sont inéluctablement négatifs.

Qui n’apprécie pas la beauté d’un mur décrépi qui laisse entrevoir la texture de la matière de construction ou celle des patines qui consolident le contraste entre les zones en ombre et celles illuminées?

Néanmoins, s’il est vrai qu’il existe une responsabilité envers le futur, un devoir à l’égard des générations à venir,  abandonner à soi mêmes les édifices dont nous avons apprécié la dégradation « poétique » signifierait priver implicitement nos héritiers de ce même plaisir que nous éprouvons. William Morris, défenseur de l’antiscrape, affirmait en 1881 que: « chacun d’entre nous doit surveiller et conserver le juste ordre du paysage terrestre, chacun avec son esprit et ses mains, dans la portion qui lui revient, pour éviter de transmettre à nos enfants un trésor mineur
de celui que nous ont laissés nos pères. »

Dans les années Cinquante du siècle dernier, grâce à Albini du groupe B.B.P.R., Scarpa, Gardella, Michelucci, l’Italie a démontré non seulement la compatibilité dans la restauration du nouveau et de l’ancien mais la possibilité qu’à partir de la juxtaposition courageuse naisse une plus-value qui dépend de la nature dialogique de l’intervention moderne.

Ceci dit, ce serait factieux de considérer le dialogue comme l’unique méthode valable. Même le contraste et la fracture peuvent avoir un sens quand cela est justifié par l’occasion et quand cela naît d’un choix médité et difficile.

Même la vexata questio de la reconstruction intégrale des monuments détruits en partie ou complètement ne peut être une question de principe sans appauvrir justement la signification humaine d’une discipline telle que la restauration qui ne peut ignorer les intérêts de la société.

L’exemple de Varsovie dans l’après-guerre et celui récent de Berlin explique la valeur et les limites d’une pratique sans laquelle ces grandes villes européennes auraient perdu leur identité historique. Seulement une évaluation attentive des coûts et des bénéfices matériels et spirituels peut conduire à des décisions qui comportent une approbation unanime et qui ne soient pas au contraire une expression de positions
corporatives.

Toutefois, notre réflexion pourrait engendrer le malentendu que le « cas par cas » finisse par admettre une quelconque méthode et une quelconque solution. Le contraire est vrai car cette orientation n’admet pas de justifications générales telle que l’application d’une ou de l’autre « carte » mais suppose certaines raisons profondément méditées, résultat d’une entente entre les exposants d’instances différentes.

Récemment, à l’occasion du centenaire de la mort de Francesco Borromini, pendant la restauration de l’église de S. Carlino, on dut affronter le problème de la licéité de l’élimination d’un balcon qui empêchait la vision de l’orgue depuis l’entrée et qui avait couvert une fresque de Mignard, particulièrement appréciée par Borromini. D’un côté, le comité pour les hommages, formé surtout par des historiens, sollicitait la récupération ; de l’autre, la surintendance manifestait des perplexités méthodologiques en soulignant la valeur du témoignage historique du balcon et de l’orgue.

En conclusion, grâce aussi à la sensibilité de l’Arch. Degni, auteur de la restauration, on a démoli le balcon, récupéré un fragment de la fresque et l’on a complété le cadre ovale qui le renfermait en évitant toutefois de reproduire, sur la partie manquante, sa décoration plastique. Dans ce cas, la validité de la solution était inséparable de la valeur attribuée à l’oeuvre borrominienne et à sa « concinnitas », une entité non mesurable en termes quantitatifs.

Indépendamment des tendances et des méthodes, il existe désormais en Italie une syndrome de la conservation à tout prix qui tend à s’aggraver à des rythmes préoccupants. Les anciennes Soprintendenze ai Monumenti (Surintendances des Monuments) ont récemment ajouté à leurs charges institutionnelles, d’autres charges difficilement réalisables.

Aujourd’hui, elles s’appellent Soprintendenze ai beni ambientali e demo-antropologici (Surintendances au patrimoine naturel et démo-anthropologique). Il est vrai qu’elles dépendent d’un ministère au Patrimoine Culturel qui a ajouté à ses charges les « activités culturelles ». Ces dernières ont été députées à une structure appropriée et donc il est légitime de penser que la fonction principale des surintendances est la conservation et la sauvegarde de ce patrimoine naturel et démo-anthropologique. Maintenant, il est légitime de se demander qu’est-ce qui se soustrait raisonnablement à ces catégories dans le tissu des villes et dans la construction répandue sur le territoire.
On pourrait dire que le concept de bien, tel qu’il est lié à une vision éthique implique qu’il y ait aussi dans le patrimoine d’un pays des « maux » culturels et, à partir de là, il ne serait pas difficile de distinguer et consacrer les cures de l’Etat seulement aux biens et non aux maux. Si ce n’est que dans la coutume générale, après un certain nombre d’années, les maux culturels sont rachetés grâce à leur signification historique et d’autre part, ce qui ne rentre pas dans la catégorie du patrimoine culturel, rentre presque toujours de droit dans celle du patrimoine démo-anthropologique. De là la conviction que tout ce qui existe, qui peut être considéré comme un bien dans le sens juridique car objet matériel, doit être conservé et défendu à outrance et toute «démolition », qui ne soit pas celle de manufacturés abusifs (auxquels il est d’ailleurs difficile de nier une valeur de témoignage), doit être considérée comme un acte démoniaque.
Quelque ait été et soit encore le coût culturel et social de ce comportement de protection intégral du construit, il est bien évident que si l’on confronte la situation italienne avec celle d’autres pays européens tels que l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, la Hollande, la France dans lesquels les villes ont vécu, dans les vingt dernières années, une période de renouvellement vital à travers la substitution radicale de parties considérées obsolètes et pouvant toutefois empêcher, sans des contreparties adéquates, le processus d’adaptation aux nouvelles nécessités et désirs des communautés urbaines.

Même si l’on reconnaît que dans de nombreux cas, la conservation aurait été préférable à la substitution, on ne peut nier qu’un équilibre majeur et une rigidité mineure serait utile aussi bien au conservatisme italien qu’au culte de la nouvelle pratique ailleurs.

Même dans ce cas, il serait absurde de « mettre tout dans le même sac » ; des conservateurs ont exercé courageusement une action fondée sur l’évaluation correcte de ce que l’on perd et de ce que l’on pourrait gagner en démolissant un édifice et en le reconstruisant à neuf dans le langage de notre temps, mais les cas sont quasiment infinis dans lesquels on s’est limité à sauvegarder des façades sans aucun intérêt ambiant particulier, en permettant le bouleversement de l’ensemble des murs seulement par crainte d’insérer une architecture moderne dans un milieu ancien, même lorsqu’il s’agissait d’exemples sordides de la plus anonyme routine du 19ème siècle.

Tout ceci est habituellement fait passé pour une « sensibilité renouvelée envers les valeurs ambiantes » liée à la redécouverte du rapport fondamental qui lie les monuments à leur environnement et confère aussi une valeur aux éléments insignifiants en soi du contexte urbain. Pourtant, le principe très juste n’est pas appliqué « cas par cas » mais souvent de façon générale en fixant des limites qui incluent les parties privées de toute valeur.

On ne peut mettre en doute le zèle et souvent la bonne foi de ceux qui se comportent comme des conservateurs à outrance. De cette manière, on risque certainement moins et nous savons tous combien l’Italie est riche de choses à conserver ; mais il est fondamental de se rendre compte que tout excès, même celui de la protection, possède ses objections et puisque les ressources économiques sont telles qu’elles sont, c’est-à-dire toujours insuffisantes, restaurer un édifice qui ne le mérite pas est toujours un gaspillage.

Dans les années trente du siècle dernier, le ministère compétent avait assigné aux conservateurs le fardeau néanmoins bénéfique de cataloguer le patrimoine culturel et
de l’assujettir mais nous savons tous combien est précieux le travail partiel de catalogage fait dans ces années-là. De nos jours, bien que le travail serait facilité par la masse  imposante d’études réalisée dans les cinquante dernières années, les catalogages sont en crise et l’on préfère découvrir le Patrimoine culturel et l’assujettir seulement quand on le considère en danger.

La restauration est un secteur dans lequel l’Italie peut revendiquer des compétences spéciales, des exemples de grande qualité, une utilisation mise à jour des nouvelles
technologies et une grande sensibilité envers les valeurs esthétiques. Toutefois, pour qu’elle puisse devenir un secteur d’excellence de notre culture architectonique, un débat ouvert est nécessaire dans lequel ce n’est pas le pouvoir de chacun mais une raison commune à déterminer le résultat.

Paolo Portoghesi